Sommaire



Les obstacles culturels à la compétitivité
numérique des pme françaises [1]

par Pascal Baudry [2]

Le retard pris par les PME françaises vis-à-vis de leurs homologues américaines ou canadiennes en matière d'adoption et d'utilisation des technologies numériques (principalement celles liées à l'Internet) ne s'explique pas primordialement par des causes financières, par un manque de culture technique ou par un insuffisant soutien de l'État, mais par des facteurs culturels, qui, à leur tour, enclenchent d'autres causes de résistance.

Les technologies numériques d'information et de communication (TNIC) ne font sens que si l'on veut informer et communiquer. Elles sont des outils pour une fin, et non pas une fin en elles-mêmes. Certains traits fondamentaux de la culture française traditionnelle viennent limiter le désir d'informer et de communiquer, obérant ainsi le succès des TNIC, là où des traits opposés, chez les Américains et les Canadiens, viennent expliquer leur succès.

L'établissement de comparaisons culturelles se heurte toujours à des obstacles qui rendent l'exercice difficile. Dans le cas qui nous occupe, nous parlerons ici des Français et des Américains, au prix d'une généralisation forcément abusive compte tenu des fortes variations individuelles, temporelles, régionales, et autres. Cependant, on sent bien, intuitivement, qu'il existe un niveau de granularité, de "zoom", où la comparaison prend sens. De plus, l'entrecroisement des courbes de répartition d'un trait culturel donné entre une culture et l'autre nous conduit nécessairement à forcer le trait pour les distinguer, là où la nuance eût été plus appropriée. Nous pensons cependant que les différences indiquées ci-dessous ne manquent pas pour autant totalement de validité, et nous les soumettons au lecteur comme des pistes de réflexion.

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Les obstacles culturels évoqués pour la France nous paraîssent être de sept ordres : le risque du partage, la faible individuation et la peur du risque, la verticalité, l'aversion au changement, le moindre sens de l'urgence, la non-contractualité, et l'insuffisance du juridique.

1 -   Le risque du partage

Le Français est influencé par un héritage paysan qui, au fil des siècles, a laissé s'accréditer l'idée qu'une bonne année sera nécessairement suivie par une mauvaise. Pour faire simple, disons qu'il n'y en n'aura pas assez pour tout le monde. Tous ne pourront pas gagner en même temps. Ou l'un gagne, ou l'autre gagne, mais pas les deux. "Ou-ou". Alors, si l'autre perd, il y en aura plus pour moi, et donc, par induction généralisatrice, faire perdre l'autre aide à gagner soi-même. L'autre est a priori vu comme un possible adversaire. Moyennant quoi, ne bénéficiant pas de toutes les ressources qu'ils auraient pu partager pour qu'alors chacun des deux soit plus fort, nos protagonistes seront moins bien armés par rapport à une concurrence venue de l'extérieur, et risqueront tous les deux de perdre. "Ni-ni".

Dans la lignée de l'éthique protestante, les Américains (en tous cas à l'intérieur du périmètre national) pensent que l'ensemble de la communauté, et donc chacun d'entre eux, gagnera au partage le plus large de l'information.

Quant à lui, le Français tendra à penser qu'une information donnée à autrui est une information perdue, qui, de plus, risque d'être utilisée à son détriment - de même qu'une information conservée est un outil de pouvoir. Ainsi est fortement tempéré le désir de communiquer et de partager ses informations dans un réseau informatique, et donc de recourir aux technologies qui le permettraient.

2 - La faible individuation et la peur du risque

L'Américain est plus fortement individué que le Français. Il est encouragé très tôt par ses parents et par l'école à se confronter à la réalité extérieure, et à apprendre à se débrouiller dans la vie par essais et erreurs. Ce faisant, il est constamment encouragé à essayer quelque chose de nouveau ("Go, have fun!"), et le succès lui est littéralement inculqué ("You can do it!"). Le jeune Français tend à être retenu plus longtemps dans le giron maternel, est découragé de prendre des initiatives, et est constamment critiqué par ses parents, ses enseignants et ses pairs.

Il en résultera chez l'adulte une grande prudence, et ce d'autant plus que le droit à l'erreur n'est pas reconnu - nous parlons bien sûr ici de l'échec de celui qui tente et parfois échoue, et non pas de l'erreur d'incompétence ou d'amateurisme. Le "penser-petit" conduira à limiter l'investissement - et donc les pertes potentielles, mais aussi les gains.

Il est frappant de constater que ce qui s'appelle outre-Atlantique "venture capital" est dénommé par ici "capital-risque".

Un fort désir de sécurité et d'appartenance conduira les PME Françaises à rechercher d'abord la subvention, là où leurs homologues américaines comptent beaucoup plus sur elles-même et visent plus immédiatement le profit.

3 - L'aversion au changement

Contrairement à la culture américaine, et surtout à la culture californienne qui prévaut dans la Silicon Valley, le changement n'est pas la norme dans la culture française. On essaye d'empêcher le changement, et on ne change qu'à regret, parfois trop tard, en tous cas le plus souvent sur un mode réactif et non proactif. L'innovation est d'abord vue en ce qu'elle trouble les habitudes et l'ordre établi. Lorsqu'un changement est proposé, on tend à voir plus ce qu'on pourrait y perdre que ce qu'on peut y gagner. Or les TNIC sont non seulement un changement en soi, mais aussi un facteur de changement une fois mises en ouvre. À ce titre, elles sont donc deux fois condamnables.

4 - La verticalité

Du fait de l'héritage de la féodalité et de l'Ancien Régime, les relations à la française sont fortement empreintes de verticalité, même si cette dernière tend à être camouflée par les usages. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le "Après vous - Je vous en prie - Mais non, j'insiste - Je n'en ferai rien" de Bouvard et Pécuchet cache, derrière l'apparente politesse, des perceptions réciproques de suprématie. Cette verticalité se manifeste dans l'entreprise par des relations fortement hiérarchiques, où le statut (qui on est - en termes d'origine sociale, de niveau d'appartenance, de diplômes) tend à compter plus que la performance (ce qu'on fait).

Les TNIC s'embarrassent peu des subtilités hiérarchiques ou de statut, et ce trait égalisant peut être mal vu par les tenants de la verticalité traditionnelle. Par exemple, il est bien connu maintenant que le courrier électronique est un facteur d'horizontalisation dans l'entreprise, et que l'influence d'un collaborateur au fil d'une série de communications est plus liée au contenu de ses messages qu'à son statut formel.

5 - Un moindre sens de l'urgence

Les Américains privilégient plus que les Français le facteur temps. Ils ont compris que, à notre époque de changement accéléré, c'est un avantage compétitif majeur. Dans la façon française de prendre son temps, nous croyons discerner au sommet, des traces régaliennes, et à la base, la tentative de préserver son indépendance. Dans la culture américaine, monochrone [3] , on a plus les respect des deadlines, et l'on préfère une solution rustique, améliorable, et rapide, à une solution supposée parfaite et définitive, mais lente. D'un côté, on construit une cathédrale, de l'autre, des fast-food ; les deux ont leurs finalités et leurs mérites, mais il ne faut pas se tromper de genre [4] .

6 - La non modularité et la faible apprenance

La propensité française à rester en terrain familier conduit à préférer réaliser les projets en interne plutôt que de les externaliser ou d'avoir recours à des solutions déjà packagées, si l'on nous pardonne cette diglossie. Ne pouvant être également compétent dans tous les domaines, on se privera ainsi de précieux savoir-faires extérieurs. Le perfectionnisme engendré par une éducation trop critique et le besoin (non avoué) d'être admiré amèneront à vouloir réaliser une "usine à gaz", là où des solutions existantes sur le marché auraient permis de répondre à l'essentiel des besoins, plus rapidement, à moindre coût, et en collant de plus près aux besoins actuels - quitte à faire évoluer plus tard des solutions vues d'emblée comme impermanentes.

Les Américains tendent à regarder d'abord si le problème à résoudre a déjà trouvé solution ailleurs, et n'hésitent pas à recourir aux contributions d'autrui, ce qui crée ainsi un marché plus dynamique de solutions existantes, vues comme des modules réutilisables chaque fois qu'on rencontre un problème déjà résolu [5] . Il en résulte une plus grande apprenance, car chacun n'est pas obligé de réinventer la roue, et l'énergie peut être mise là où c'est le plus efficace, c'est-à-dire dans la recherche de vitesse d'exécution.

7 - L'insuffisante performance du juridique

Pour pouvoir externaliser et resté centré sur ses propres compétences-clés, il faut que l'entreprise soit assurée de la confidentialité des projets qu'elle veut confier à l'extérieur. Cela suppose un cadre légal clair, qui permet de connaître avant-coup ses droits et ses obligations (le droit de l'avant), et surtout une pratique juridique rapide et fiable en cas de problème (le droit de l'après). Or, force est de constater que, malgré un mille-feuille juridique quatre fois plus volumineux en France qu'aux États-Unis, la PME ne peut être assurée d'un fonctionnement efficace de la justice française. Les entreprises américaines peuvent faire signer des "Non-disclosure agreements" et avoir la sécurité de savoir qu'il en coûtera chèrement à leurs partenaires de manquer à cette obligation de confidentialité. De même, en cas de manquement des sous-traitants, il est important de pouvoir se reposer sur une justice performante, si l'on veut bien nous permettre de vouloir accoler ces deux termes dans un contexte français.

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Qu'il soit clair qu'il ne s'est agi aucunement ici de faire l'éloge de la culture américaine, ni de critiquer per se le tempérament français ou de dénigrer le génie national. Notre but est simplement de reconnaître des traits culturels qui font obstacle au plein succès économique de notre pays. Tant qu'ils ne sont pas nommés, ils ne peuvent être l'objet d'actions correctrices. Une fois identifiés, ils justifient un examen critique, et, s'ils sont reconnus valides, ils peuvent aider à entamer ou à poursuivre les évolutions nécessaires dans les attitudes, les actions et les institutions, sachant que des évolutions se font déjà jour, et que l'Europe aura un effet accélérateur (notamment en ce qui concerne l'évolution de la pratique juridique des affaires).

PB, 2/2/03, v1.


[1] Ce texte, proposé comme une contribution volontaire à la Mission pour la Compétitivité Numérique des PME (M. Jean-Paul Charié, Parlementaire en mission), n'engage que son auteur.

[2] Président fondateur de WDHB Consulting Group, à Berkeley (Californie). Pascal Baudry est l'auteur du livre : Français et Américains - L'autre rive (Village Mondial / Pearson Ed., février 2003 ; cet ouvrage est également disponible sous forme de cyberlivre, en accès gratuit sur le site www.pbaudry.com).

[3] Voir à ce sujet le livre d'Edward Hall, La danse de la vie, Le Seuil, 1984.

[4] Les différences de modalités d'amortissement des investissements informatiques sont révélatrices à ce propos. Ce qui est considéré pratiquement comme du consommable dans un pays (par ex. Art. 179 du Code Fiscal fédéral américain) fait l'objet d'amortissement à long terme dans l'autre.

[5] La programmation orientée objet, qui est l'une des bases techniques de l'informatique moderne, est d'ailleurs née de cette tendance générale à la modularisation.

 

 



 

 



 

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Dernière mise à jour le
21/08/2008.