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Le Point - 21 décembre 2001

Chine : économie
OMC : le défi du grand boom en avant

L'adhésion à l'OMC est à la fois une victoire politique qui permet à la Chine de jouer dans la cour des grands, mais aussi un alibi pour imposer des réformes internes douloureuses.

Son regard fuit et ses mains légèrement tremblantes ne cessent de brasser les papiers de son bureau. Wu Li Sheng, 38 ans, s'exprime à voix basse, par phrases courtes. Ce jour-là, devant ses visiteurs, il vante les performances de sa fabrique de coton, une entreprise publique située à Xianyang, au centre de la Chine (6 000 personnes pour 300 millions de francs de chiffre d'affaires). Mais le coeur n'y est pas. L'état des locaux ne trompe personne. Fenêtres brisées, murs décrépis, toits percés, couloirs qui empestent l'urine. Le représentant local du bureau de propagande lui-même n'en revient pas. « Mais pourquoi visite-t-on cette entreprise ? » s'agace-t-il.

L'inspection des ateliers a lieu au pas de charge. Au milieu d'un air chargé de particules de fibres et dans un vacarme assourdissant, une nuée de femmes vêtues d'un calot et d'un tablier blanc s'affairent sur des machines à tisser tranchantes comme des découpoirs. Les protections pour les oreilles, le nez ou les mains ? Inexistantes. « Les entreprises étrangères désireuses de nous racheter sont les bienvenues. C'est sincère ! » conclut Wu Li Sheng, après avoir admis un sureffectif de « quelques centaines de personnes ». A ce jour, personne n'a posé sa candidature...

Voilà pour le versant sombre de l'industrie chinoise. Mais il y a aussi la face emblématique. A 2 500 kilomètres de là, à Qingdao, sur les bords de la mer Jaune, se dresse Haier, le plus grand groupe électroménager chinois. Lequel détient déjà 20 % du marché américain des petits réfrigérateurs et débarque à présent en Europe. Zhang Ruimin (voir interview), son patron depuis dix-sept ans, devenu une légende dans son pays, pose à la une du magazine américain Forbes, intervient à l'université de Harvard, monte un centre de recherche dans la Silicon Valley et donne même le nom de son entreprise à une avenue de Caroline du Sud, à proximité de son usine américaine. Son but : appartenir au club des 500 premières entreprises mondiales. A l'entrée du siège, autour de la piste pour hélicoptères, des jardiniers cultivent avec soin une immense carte du monde dont les bosquets définissent les frontières. A chaque nouvelle implantation à l'étranger, les jardiniers de Haier plantent un arbre dans le pays intéressé. Le douzième a été mis en terre l'été dernier après une acquisition en Italie.

L'économie chinoise ballotte ainsi entre deux pôles. D'un côté, un appareil industriel vétuste, à la main-d'oeuvre pléthorique et mal formée. De l'autre, des fleurons partis à la conquête de la planète et dirigés d'une main de fer par des communistes reconvertis à l'ultralibéralisme.

Quelle Chine l'emportera ? Nul ne le sait. Mais les Occidentaux et les dirigeants chinois pensent avoir trouvé le catalyseur miracle : l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Les uns et les autres pour des raisons différentes. Les premiers ont l'opportunité d'accélérer leurs investissements et de participer à la modernisation de l'outil de production. Les seconds voient d'abord dans leur adhésion à l'OMC une gigantesque opération de communication interne. Une victoire politique consacrant l'arrivée de leur pays dans le concert des grandes nations. Et un alibi inespéré pour imposer à l'opinion des réformes douloureuses.

Du coup, les deux camps jubilent. L'Union européenne offre 25 millions d'euros aux autorités chinoises pour les aider à transposer les règles de l'OMC dans leur législation. Les Etats-Unis, eux, créent à Pékin un centre de formation à la réglementation internationale. En face, la Chine envoie une centaine de journalistes à Doha pour célébrer l'événement et consacre quatre heures de direct à la télévision.

Communion sincère ? Nouvelle ère ? Sans doute. Mais avec une bonne dose d'esbroufe. Car les deux protagonistes n'ont pas attendu l'OMC pour avancer. Les entreprises occidentales convoitent depuis longtemps l'empire du Milieu. Coca-Cola y possède 28 usines d'embouteillage, Motorola 18 centres de développement. PSA fait tourner l'une des plus grosses usines automobiles du pays à Wuhan. Intel fabrique des mémoires à Shanghai. EDF a construit deux centrales nucléaires dans le pays et s'apprêterait à en édifier une troisième. Quant à Michelin et Alcatel, ils ont racheté cette année deux étendards de l'industrie chinoise (le premier fabricant de pneus et l'équipementier Shanghai Bell)... Sans s'interroger sur les bienfaits de l'OMC. Des opérations parfois menées avec un vrai goût de l'aventure. « J'ai dû persuader les ouvriers de ne plus élever leurs poules et leurs cochons dans l'enceinte de l'usine, et j'ai dû me réveiller toutes les nuits pour vérifier que l'équipe en poste ne dormait pas », se souvient Li Hao, le directeur de l'usine d'assainissement d'eau de Tianjin, reprise, il y a quatre ans, par Vivendi Environnement.

Dans le même temps, la Chine a subi une totale métamorphose. Le slogan « Enrichissez-vous », lancé en 1992 par Deng Xiaoping, a été suivi à la lettre. Depuis vingt ans, une vingtaine de provinces chinoises affichent les taux de croissance les plus élevés au monde. Et le pays a quadruplé son revenu par habitant. Quant à ses enfants prodiges, l'informaticien Legend, le fabricant de téléviseurs TCL ou le célèbre brasseur Tsingtao, ils se frottent déjà aux marchés étrangers. A ce rythme, selon l'OCDE, 300 millions de Chinois disposeront d'ici à 2020 d'un niveau de vie équivalant à celui des Américains aujourd'hui (30 000 dollars de revenus annuels par tête). De quoi asseoir une puissance. Et l'essoufflement de la croissance constaté cette année (7 % au lieu de 8 % prévus) n'y changera rien.

Alors, les effets de l'OMC ? Ils jouent surtout en faveur des étrangers. Et dans des secteurs précis. Carrefour et l'américain Wal-Mart ouvriront désormais autant d'hypermarchés qu'ils le souhaitent. Dans cinq ans, Renault pourra exporter ses voitures sans subir un doublement de leur prix (seulement 25 % de taxes !). En 2003, les compagnies d'assurances offriront une couverture maladie et retraite à la population chinoise. Quant aux fermiers français, ils profiteront de la baisse des droits de douane pour vendre leurs céréales, déjà 30 % moins chères que celles des paysans locaux. Pour la Chine, en revanche, la contrepartie est mince. La « clause de la nation la plus favorisée » octroyée par l'Occident l'autorisait déjà à écouler ses produits sans contrainte. Seul changement notable : les vêtements « made in China », jusqu'ici contingentés, pourront circuler librement.

Certes, l'OMC introduit de nouvelles règles. Mais pas de révolution. L'invasion des produits étrangers ? La Chine n'a pas à la redouter. Elle tire encore 90 % de sa croissance de son immense marché intérieur ! Autant dire qu'elle a de la marge. Et puis elle excelle toujours dans les tracasseries protectionnistes. En juin, des cargos américains chargés de soja, une fois amarrés au port, ont découvert un changement de réglementation sur la certification de leur marchandise ! Du coup, ils ont dû rebrousser chemin. Récemment, un fabricant de yaourts est tombé des nues en apprenant l'existence d'une nouvelle taxe calculée sur le nombre de parfums utilisés ! « Les Chinois ont l'art d'inventer de nouvelles exigences de qualité quand cela les arrange », lance perfidement un diplomate européen. L'OMC aura du mal à balayer les vieilles habitudes. « Ils vont même devenir encore plus procéduriers », prédit un banquier français.

En attendant, Pékin se sert de l'OMC comme d'un redoutable instrument de propagande interne. « On est dans le même cas de figure que la France, qui invoque en permanence Bruxelles pour imposer des réformes qu'elle ne pourrait faire passer autrement », souligne André Chieng, président de l'Asiatique européenne de commerce, un cabinet de consultants. La Chine brandit donc l'OMC pour préparer sa population à des lendemains difficiles. Et ça marche ! A la sortie de l'usine pétrochimique de Jinzhou (Liaoning), sous un ciel noirci par la pollution, les discussions vont bon train. « Les chefs d'atelier sont nerveux. Ils parlent régulièrement de l'OMC et craignent pour leur emploi », raconte Guohua, un mécanicien de 38 ans, en enfourchant son vélo. « Ce n'est pas une bonne nouvelle pour nous. Les Américains vont nous envahir avec leur haricot moins cher », renchérit Zhuer, cultivateur dans le village voisin de Sitongbei, occupé, ce jour-là, à fabriquer des poêles à charbon pour boucler ses fins de mois.

A coups de campagnes télévisées, les autorités chinoises sensibilisent les esprits à la grande purge de l'économie. Laquelle promet d'être douloureuse. Ainsi, plus question de tenir à bout de bras des affaires en déconfiture. Une idée de l'effort à consentir ? Le pays compte 300 000 entreprises d'Etat, dont la moitié perdent de l'argent. Il abrite 120 constructeurs automobiles alors que deux ou trois suffiraient, 1 500 aciéries, contre une ou deux habituellement par pays, et 8 000 cimenteries, soit cinq fois plus que partout ailleurs dans le monde ! La raison d'un tel empilement ? La toute-puissance des municipalités, autorisées, à partir des années 60, à bâtir leurs usines sans se préoccuper des projets des provinces voisines.

Au programme : faillites, fusions et privatisations en cascade. « Il faut tout reconstruire, raconte un auditeur de McKinsey, et lorsque vous découvrez dans une même entreprise publique 60 systèmes de facturation différents, vous craquez ! » S'ajoute, en prime, une énorme casse sociale. Les chiffres donnent le vertige. Dans les cinq prochaines années, les campagnes jetteront sur la route 120 millions de paysans incapables de rentabiliser leur lopin de terre (voir l'article sur l'exode rural). Quant aux villes, elles laisseront sur la touche 30 millions d'ouvriers. Une saignée vécue avec résignation par les autorités. « On ne peut pas aller de l'avant sans rencontrer des problèmes sociaux », admet froidement Li Lin Sheng, le vice-maire de Chengdu, une ville de 9 millions d'habitants, dans la province du Sichuan. « On doit se séparer de 20 % de nos effectifs industriels, annonce, en scrutant ses colonnes de chiffres, Li Tangtang, le maire de Xianyang, une cité de 4,8 millions d'habitants (province du Shaanxi) ; c'est la seule façon de devenir compétitif. »

Pour mener ses réformes, la Chine doit aller vite. Car elle affronte deux dangers intérieurs. D'abord des disparités régionales considérables. Il existe ainsi autant de différence de revenus entre Shanghai et le Guizhou, la province la plus pauvre du continent, qu'entre l'Afrique du Sud et le Bangladesh ! Or les entreprises des régions côtières n'éprouvent aucune envie d'aller s'établir dans l'Ouest. Deuxième menace : le système financier. Il est à bout de souffle. En faillite virtuelle, estiment même certaines agences de notation. La cause ? Le montant très élevé des créances douteuses. Il atteindrait plus du tiers du total des prêts octroyés par les banques gouvernementales. Une « cavalerie » destinée à soutenir la croissance et à bâtir à tout va. Des gratte-ciel érigés en quelques semaines, des milliers de kilomètres de lignes ferroviaires, des autoroutes, à raison de 40 kilomètres par jour pendant dix ans et des tours... parfois vides. Comme à Pékin, où la moitié des tours de bureaux attendent toujours leurs premiers locataires. Et même si beaucoup de commerces ne désemplissent pas, les grands complexes souffrent. « On ne voit pas beaucoup de monde ici », se lamente une commerçante de l'Oriental Plaza, le plus prestigieux centre commercial de la capitale.

Les dirigeants chinois surinvestissent. Mais font le pari que les consommateurs afflueront bientôt en masse. Aux confins de la province du Shaanxi, Li Wu Sheng, à la tête de son entreprise de coton, attend, lui, toujours un acheteur...

«La concurrence, on connaît.»

Zhang Ruimin, 52 ans, à la tête de Haier, le numéro un de l'électroménager en Chine (37,7 milliards de francs de chiffre d'affaires, dont 6 % à l'exportation).

LE POINT : Que va changer pour vous l'adhésion de la Chine à l'OMC?

ZHANG RUIMIN : Vous savez, pour nous, c'est déjà la concurrence depuis longtemps. On s'attend néanmoins à une pression supplémentaire parce que des entreprises étrangères vont renforcer leurs équipes en Chine.

LE POINT : Après avoir racheté une usine de réfrigérateurs en Italie, songez-vous à investir en France ?

Z. R. : Nous avons déjà un centre de conception à Lyon. Mais il faut reconnaître que vos lois sur la main-d'oeuvre sont un peu compliquées pour nous. On a du mal à comprendre que la fermeture d'une usine revienne plus cher que son ouverture. A l'inverse, il est facile d'investir en Angleterre ou en Irlande.

LE POINT : Avez-vous déjà rencontré des patrons français ?

Z. R. : Jamais.

LE POINT : Quel est votre modèle en matière de management ?

Z. R. : Jack Welch (l'ex-patron de l'américain General Electric). Parce qu'il a toujours su se battre contre la tradition.

LE POINT : Et les pays que vous admirez le plus ?

Z. R. : Notre fonds de culture est chinois. Mais nous adoptons le management japonais pour la conduite de la production et les règles américaines pour la création de valeur.

LE POINT : Vous fabriquez des réfrigérateurs, des climatiseurs, des téléviseurs, des téléphones mobiles, des assistants personnels, fabriquerez-vous un jour des voitures ?

Z. R. : Pas sous ma direction. Nous travaillons davantage autour de la domotique et de l'informatisation des appareils électriques. Je préfère aussi me consacrer à la consolidation du marché chinois. Nous avons déjà racheté dix-huit entreprises locales d'électroménager.

LE POINT : Qu'avez-vous fait lors de vos dernières vacances ?

Z. R. : Je n'ai pas pris un jour de congé depuis dix-sept ans

Marc Nexon

 

 



 

 



 

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